Exploration de l'intelligence artificielle dans le paysage humoristique québécois par Francis Lachaine
Découvrir l'universLe lancement de ChatGPT fin 2022 et sa popularisation en 2023 ont rapidement capté l'attention du milieu de l'humour québécois. De nombreux artistes ont commencé à explorer ces nouveaux outils pour générer ou enrichir leur matériel comique. Cette section de mon site vise à décortiquer les différentes facettes de cette interaction : des utilisations concrètes par les humoristes aux débats éthiques et artistiques qu'elle soulève.
Plus récemment, l'avènement de générateurs vidéo avancés comme Veo 3 et de nouvelles technologies d'image a ouvert des frontières inédites, permettant la création de contenus humoristiques 100% québécois. Mon propre parcours en tant que créateur numérique m'a amené à explorer activement ces outils, et je partage ici mes observations et réflexions.
L'intelligence artificielle est utilisée de diverses manières par les créateurs d'humour au Québec depuis fin 2022.
Certains humoristes ont sollicité des IA comme ChatGPT pour composer des blagues ou des monologues dans leur style. Par exemple, Guy Nantel a jugé le résultat "très médiocre", le comparant à des "jokes de maternelle". En mars 2025, il a également affirmé que l'IA n'était pas encore "à point" pour l'esprit comique. Arnaud Soly a eu des expériences similaires, demandant à ChatGPT un monologue sur les chiens dans le style de Martin Matte ou un sketch sur la crise du logement, sans succès comique notable.
Le processus de génération de textes peut être laborieux, nécessitant de trier de nombreuses propositions pour en extraire des idées pertinentes, remettant en question la valeur ajoutée de l'outil pour l'écriture purement originale.
L'IA sert également à des tâches techniques. Arnaud Soly utilise Midjourney pour créer des visuels (affiches, images) et générer automatiquement des sous-titres. Grégoire Furrer, fondateur du festival Montreux Comedy, mentionne l'utilisation de systèmes de traduction simultanée via IA pour rendre les numéros d'humour accessibles mondialement. Ces outils peuvent rationaliser la création et modifier les méthodologies de travail.
Depuis juin 2025, une nouvelle vague de vidéos humoristiques générées par IA submerge les réseaux sociaux québécois. Des vidéos d'animaux parlant avec un accent québécois (gorilles, yétis, ratons laveurs) sont devenues virales sur TikTok et Instagram, notamment celles créées avec Veo 3, un outil de Google capable de générer des vidéos réalistes à partir de texte.
Le compte TikTok @tabarnak_ai est particulièrement actif, proposant de l'Humour québécois 100% IA" avec des personnages comme Capitaine Québec, un "Elvis Gratton Super-Héros" défendant le terroir avec sarcasme. Le style Veo 3 est reconnaissable et suffisamment efficace malgré les petits bugs visuels ou incohérences vocales pour provoquer le rire.
Ces vidéos abordent parfois l'humour "pipi-caca", comme en juillet 2025, où les capsules de @tabarnak_ai ont gagné en popularité en s'attaquant sans gêne aux sujets scatologiques. L'opinion est partagée, mais ce type de contenu ne remplace pas d'emplois, car peu de producteurs sérieux financeraient de telles vidéos à grand budget. L'IA permet de créer rapidement et à faible coût du contenu qui n'existerait pas autrement.
Le comédien Francis-William Rhéaume a partagé ses réflexions sur une vidéo conçue avec un modèle de Google, exprimant fascination et inquiétude. Ces explorations montrent le potentiel de l'IA pour la création vidéo, même si l'objectif n'est pas uniquement humoristique.
L'IA s'intègre également dans des spectacles et autres formats :
L'intégration de l'IA dans l'humour suscite diverses réactions, tant du public que des professionnels.
Les initiatives mêlant humour et IA sont perçues comme des expériences nouvelles. Le spectacle « IA НА НА » a été décrit comme une "expérience unique". Il est jugé nécessaire d'informer le public de la démarche expérimentale pour favoriser la complicité. Les réactions sont mitigées, allant de l'amusement à la perplexité. La presse les considère davantage comme un divertissement conceptuel qu'une réelle innovation comique.
En janvier 2025, une enquête NETendances révélait que 56 % des internautes québécois peinaient à reconnaître l'intervention de l'IA, et seulement 10 % estimaient en avoir une bonne connaissance.
Un doute récurrent concerne la capacité de l'IA à créer de l'humour "vraiment original". Arnaud Soly estime qu'il est "trop difficile" pour une IA d'écrire une joke originale. Plusieurs soulignent que, même en améliorant des textes, l'IA n'a pas "d'âme pour raconter des anecdotes" ni la capacité de "sentir le public" et de s'adapter en temps réel sur scène. L'IA n'est pas encore jugée apte à remplacer un humoriste sur scène. Étienne Dano doute également de sa capacité à remplacer l'authenticité et la profondeur humaines.
Cependant, la reconnaissance que certains emplois périphériques pourraient être affectés existe. Louise Richer, directrice de l'École nationale de l'humour (ÉNH), voit l'IA comme une "préoccupation majeure" et prévoit d'intégrer sa sensibilisation dans la formation. Les Piles-Poils insistent : "la créativité humaine reste et restera toujours le meilleur outil". Les syndicats comme l'Union des artistes (UDA) observent l'évolution avec inquiétude, notamment dans le doublage.
L'avènement de l'IA dans le milieu artistique soulève des questions fondamentales.
Le débat central porte sur la notion de création "originale" lorsque l'IA est impliquée. L'IA s'appuie sur un vaste corpus de données existantes, soulevant des questions sur l'originalité et les droits d'auteur. L'authenticité et la connexion humaine sur scène sont vues comme irremplaçables par l'IA.
Bien que les humoristes sur scène ne se sentent pas immédiatement menacés, des inquiétudes existent pour les emplois dans l'écriture télévisuelle, le doublage, etc. L'IA est vue comme un outil formidable, mais qui doit être régulé. Parfois, les idées générées par IA sont des concepts qui n'auraient pas été réalisés faute de moyens.
Yoshua Bengio s'inquiète des enjeux sur le marché du travail et de notre comportement d'"apprentis sorciers", alertant sur le manque de réglementation et de transparence.
L'accès à des outils IA performants, souvent payants, soulève la question d'une "IA pour les riches". Bien que certains parlent de démocratisation, de tels tarifs la rendent inaccessible à de nombreux créateurs indépendants. La Chine est un concurrent sérieux dans le monde de l'IA.
L'entraînement des IA sur des données existantes pose des questions sur les droits d'auteur. Des cas marquants illustrent ces enjeux :
Certains concours photo interdisent l'usage de l'IA (CAPA, avril 2023). Le concours Infoman 2025 (galerie Jean-Tal) spécifiait que seules les œuvres sans IA étaient acceptées.
La question se pose de savoir si une œuvre créée, même partiellement, avec l'IA a la même valeur qu'une création entièrement humaine. Le concept d'une certification "100 % humain" (NO AI) est proposé. Une œuvre totalement générée par IA pourrait avoir une valeur créative basse, une œuvre hybride une valeur moyenne, et une œuvre 100% humaine une haute valeur. Mon expérience personnelle m'amène à préférer la combinaison de techniques traditionnelles avec l'IA.
Le phénomène de l'Uncanny Valley (ou vallée dérangeante) resurgit avec l'IA. Ce malaise ressenti face à des représentations presque humaines mais imparfaites est souvent présent dans l'humour visuel généré par IA, où l'on perçoit l'absence d'intention humaine. C'est pourquoi une approche hybride est privilégiée : mélanger le vrai et le faux, le réel et l'artificiel. Mon concept d'animer avec l'IA un dessin de Daniel Grenier crée un effet vivant, drôle et chaleureux.
Mes expériences, notamment en tant que graphiste et photographe, illustrent comment l'IA peut être intégrée au processus créatif.
Pour mon œuvre « Tomates en dés », publiée dans le magazine « Canadian Photography » (septembre 2024), j'ai combiné une photo que j'ai prise en studio d'Éric Falardeau avec un fond généré par IA représentant le "Tomato Casino". L'IA a servi à créer une texture de tomate crédible. Obtenir le résultat souhaité a nécessité des centaines de générations, prouvant que tout ne se fait pas "en un clic".
L'IA est utile pour des tâches techniques comme le détourage précis, sauvant des heures de travail. J'utilise l'IA pour générer des esquisses ou des propositions visuelles avant une séance photo. Le résultat final peut être une œuvre "bio" (certifiée 100% zéro IA dans le visuel) tout en utilisant l'IA en amont. J'ai également relevé le défi de Pierre Brassard sur Facebook en mixant photomontage et IA pour créer le photomontage humoristique « Go go Gadget Sol et gobelets ».
L'émergence de nouveaux générateurs d'images comme Nano Banana (Gemini 2.5 Flash Image) de Google (septembre 2025) représente une avancée. Cet outil excelle dans la reprise et la transformation d'images existantes avec un réalisme saisissant, permettant de modifier, recréer fidèlement et réintégrer un objet réel dans des scènes générées. Ces technologies rendent possible la réalisation de photomontages complexes pour le grand public sans compétences avancées en Photoshop, soulevant des questions sur l'avenir de la photographie commerciale.
J'ai exploré la combinaison de montage audio traditionnel (Logic Pro X) avec le clonage vocal par IA pour créer des capsules humoristiques. L'idée est de mélanger une "vraie" voix avec l'IA pour un résultat amusant et efficace. Des exemples incluent "IA de la joie", "La grenouille" (avec une voix de Plume Latraverse), "Le monsieur en bleu poudre" et "Les Chick'n Wings". Cependant, les aspects éthiques et légaux liés au clonage de voix d'artistes connus rendent la diffusion publique complexe sans autorisation.
Comme pour le court-métrage « Daniel et l'intelligence artificielle » et mon premier test vidéo avec Luma Dream Machine (juillet 2024), mon intérêt réside dans le mélange d'éléments vidéo réels et d'effets générés par l'IA. Je trouve plus pertinent de partir d'une vraie vidéo pour la fusionner avec une génération IA. Cette approche hybride nécessite un travail de conception sonore, car les outils automatiques ne donnent pas toujours le meilleur résultat.
L'arrivée d'outils comme Veo 3 de Google marque une avancée majeure. Ce modèle crée des vidéos réalistes à partir de descriptions textuelles, avec des voix synchronisées et un son intégré. Bien que je sois un peu lassé des vidéos générées par IA, Veo 3 m'a donné "vraiment le goût de tester cette IA". Cependant, son coût élevé le rend difficilement accessible aux créateurs indépendants, bien que des alternatives existent sur d'autres plateformes, ainsi que des options chinoises et open source offrant des résultats satisfaisants.
L'une des promesses de l'IA est le gain de temps. Dans certains domaines, c'est vrai. Dans la création, l'IA peut accélérer certaines étapes, mais elle peut aussi devenir une source de dispersion, un "puits de temps numérique", notamment avec les générateurs d'images ou de vidéos où l'on passe du temps à générer sans objectif clair. Le processus de recherche et d'ajustement des prompts peut aussi prendre beaucoup de temps. La question demeure : l'IA nous rend-elle plus créatifs ou plus paresseux ? La profusion d'outils peut créer une saturation, où l'on ne sait plus par où commencer.
Fort de ces expériences, j'ai proposé un plan de cours intitulé « Photographie augmentée avec l'IA ». L'objectif serait d'apprendre à combiner les techniques de photographie traditionnelles avec l'intégration de l'IA pour transformer et sublimer les images. Le cours aborderait les outils d'IA, l'art du "prompting", la combinaison de photos réelles avec des fonds IA, et des projets thématiques humoristiques ou surréalistes.
L'humour absurde, parfois perçu comme du "fast-food culturel", trouve un nouvel élan avec l'IA. L'IA permet de générer rapidement des choses impossibles et surprenantes qui font rire. L'humour absurde devient même un moyen de tester la qualité des systèmes de génération, en poussant leurs limites.
Une idée absurde qui aurait été difficile ou coûteuse à réaliser avant l'IA peut maintenant être visualisée en un clic. Des exemples marquants incluent la grand-maman qui tricote des créations impossibles, des vidéos Sora comme l'homme à tête de ballon, ou des productions avec Veo 3 comme les personnages humoristiques de @tabarnak_ai. Le phénomène de la nourriture personnifiée est aussi récurrent.
Le "spaghetti de Will Smith" est même devenu un "benchmark involontaire de l'absurde algorithmique" pour tester les générateurs vidéo. La question se pose de savoir si l'IA contribuera à dégrader ou à améliorer l'image de l'humour absurde à long terme.
Au-delà de l'humour, l'IA se développe rapidement au Québec, soulevant des enjeux dans de nombreux domaines.
Des expériences de génération de "journée typique d'un Québécois" par différentes IA ont montré des représentations variées, incluant des éléments culturels québécois. Ces générations, parfois sans clichés évidents, questionnent la capacité de l'IA à saisir des identités locales sans uniformisation culturelle.
L'IA est indéniablement présente. La question n'est pas si elle a sa place dans la création, mais comment l'intégrer intelligemment.
Il y a un risque de voir l'IA renforcer l'uniformisation culturelle, devenant un "fast-food culturel" qui amplifie les clichés mondiaux. Des vidéos virales d'animaux à l'accent québécois générées par IA (août 2025) montrent cette tendance.
Cependant, l'IA peut aussi être exploitée pour enrichir et préserver notre propre culture. L'idée d'un "roast comique" assisté par IA (septembre 2025) est une exploration futuriste, où l'IA pourrait amplifier l'humour sans remplacer l'humain.
Il est essentiel de trouver un équilibre entre l'intégration des technologies et la préservation de notre essence humaine. Des concepts comme l'Uncanny Valley ou le malaise des générations trop réalistes mais imparfaites (août 2025) soulignent cette préoccupation. L'expérience de "Mirage 2" interroge la frontière floue entre le réel et le virtuel. Le recyclage d'œuvres existantes par l'IA (août 2025) peut étouffer la nouveauté.
Avec l'évolution vertigineuse de l'IA, on peut se sentir dépassé, avoir l'impression de "ne plus savoir par où commencer". Cette saturation peut transformer l'IA en un "puits de temps numérique".
L'impact à long terme de l'IA sur l'humour et le milieu artistique reste incertain. Il faudra du temps pour se faire une idée plus précise. Ce qui est clair, c'est la nécessité d'être vigilant, de s'adapter et de continuer à valoriser la créativité humaine.